• Céline Domengie

    vu/e par

    Jean-Paul Thibeau

    Un chantier Méta-esthétique

    Un travail d’enquête / Se mettre au travail.

     

    Dans un entretien avec Charlotte Puertas (cf. Genius Loci 2), Céline Domengie énonce que « Genius Loci est d’abord un travail de terrain, de création photographique et sonore. C’est aussi une recherche sur la forme que peut prendre une œuvre d’art au fur et à mesure qu’elle est bâtie, autrement dit, sur la façon de donner à voir un travail en cours de processus… La création est un acte d’élaboration ». Depuis quatre ans, l’artiste met en place des dispositifs de recherche à partir de la notion de chantier. Son activité se développe dans des contextes concrets, et elle y aborde la réalité comme médium, sur un registre photographique, sonore ou textuel, et sous des formes multiples : conférence performée, exposition, édition, etc. De manière générale, on peut dire que Céline Domengie engendre, traduit, retrace des processus : ceux de l’expérience et du temps nécessaires à toute construction, production, création.

    C’est donc un travail d’enquête qu’elle mène avec le double souci : comment s’immerger dans un espace / temps de chantier et comment faire voir le processus de travail au cœur même de ce qui se répète tout en amenant du hasard ? On se souvient que pour René Char, « l’acte est vierge, même répété », encore faut-il prendre le temps de le répéter pour y percevoir ce qu’il réserve encore de processuel et d’inexpérience. Sinon ce n’est qu’un instantané ! Avec ce risque que Susan Sontag constatait : « Aujourd’hui, tout existe pour aboutir à une photographie. » À la photographie s’ajoute régulièrement l’article, photographie et article font preuves – preuve que cela a eu lieu ! La preuve dissout l’expérience et le rêve ! Cela nous ramène à René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. » Oui il faut bien sûr conserver cette part de rêve, mais ce rêve, pour se réaliser en puissance de transformation, doit s’adosser à un moment tangible et malléable de la réalité… et ne pas être le jouet d’une simple fiction. L’idée première de Céline Domengie était d’installer son atelier au sein du chantier de Monflanquin pour y mener un travail quotidien. Se mettre au travail dans un lieu de travail. Expérimenter des protocoles afin de les rendre visibles. « Prévoir des visites, ménager un trou dans la barricade […]. Où commence et quand s’achève une oeuvre, quand celle-ci prend pour objet d’exploration son propre processus d’existence ? » Comment le chantier extérieur devient l’ouverture du chantier intérieur et vice versa, comment l’atelier intérieur devient l’atelier du monde ? Mais dans et par Genius Loci, il ne s’agit ni d’un travail de reliance, ni d’un entertainment artistique, ni d’une énième tentative de coloniser l’autre à l’art contemporain, ni de légitimer des structures de médiation artistique, ni de penser la pratique artistique comme un alibi opportuniste – nous voyons proliférer à grande vitesse les mercenaires de la participation de l’art à la vie de la cité : biennales, triennales, Evento(s), Marseille 2013 et autres fourmillent d’opportunistes qui prennent les relégués, les démunis, les mal-lotis, les « autres », comme des matériaux pour leur trafic d’une esthétique annoncée comme participative, qui n’est en réalité que démagogique.

     

    Chez Céline Domengie, il s’agit avant tout de se confronter à des enjeux et des difficultés sans intercesseur, à problématiser son rapport à l’art avec un autre champ social (souvent non informé des réalités esthétiques actuelles) en négociant jour après jour les contradictions et les malentendus. C’est un travail empirique, de terrain, sur des chantiers – chantiers concrets dans un tissu urbain et politique et chantier du devenir d’une pratique artistique sur des terrains instables, tant dans les financements que dans la reconnaissance artistique de son approche. Elle a le courage de s’affronter hors des sentiers battus sans médiateurs et avec le souci de faire état de ses recherches sans rapport hiérarchique, la société entière devant être témoin de ce qui se déroule au coeur de son tissu social, politique, esthétique afin d’en débattre, de faire agora.

     

     

    Une méthode empirique / l’emprise des questions.

     

    S’approcher, se rapprocher, s’infiltrer, créer la confiance, susciter des collaborations… Faire mémoire… Capter des indices de transformations, séquencer le temps, prélever des moments opératoires, mais aussi les vides, les temps morts, au milieu des temps aléatoires, des changements du climat mais aussi des rythmes de travail… Il y a un premier gestus de documentation systématique, puis un second qui relève de l’interprétation et de la création. Prélever, capter, observer, interroger, interviewer, apprivoiser l’environnement du chantier, son histoire, son récit, ses formes successives – les hommes et les femmes qui en composent la mosaïque de connaissance, de savoir-faire, de savoir-être – l’approche de la complexité de ce genre de processus chantier : les écarts privés / publics, visibles / invisibles. Une approche quasi anthropologique travaille là : quels sont les rôles ? Comment, pour combien de temps, quels sont les usages ? Quels sont les langages du chantier, et les manières de faire ? Et parallèlement, quels sont les langages et les usages de l’artiste ? Déductions comparatives qui tracent des entrelacs entre constats et récits d’expériences, entre recherche et enquête, entre conférence et performance, entre auteur et performeur.

    L’appareil photo, l’enregistreur sont là, objectivant la présence de l’observateur / narrateur, qui permettront de faire des développements, d’écrire, de témoigner tout en créant un enveloppement singulier, un montage subjectif d’images, de paroles, de mots. Non pas une subjectivité purement narcissique, mais une orientation où se combinent les temps, les rythmes du processus, les choix d’images et de termes, de paroles qui visent à faire émerger à la fois la beauté (esthétique et humaine) et la synergie complexe de ce faire construisant architecturé. Céline Domengie en observant est aussi participante de ce chantier, puisqu’elle officie dans les lieux et les temps mêmes du chantier selon une régularité qui fait que sa présence est entendue. Elle est présente sur le chantier de construction qui fera apparaître progressivement une architecture et les jeux possibles des différents acteurs qui font apparaître le bâtiment. Mais elle est aussi présente à elle-même, puisque cette observation lui permet, par retournement de miroir, d’observer / participer à son propre processus de travail, de création. Être chantier, être en chantier, c’est un faire et c’est un savoir, pas seulement un savoir-faire mais une connaissance organisée et empirique, un processus créatif en cours…

     

     

    Identité mobile des lieux / sujet mouvant de l’identité.

     

    « Le narrateur est l’observateur envoyé sur les lieux par l’auteur, et il est très mal à l’aise dans ce rôle parce qu’il ne peut pas expliquer sa présence », écrivait William Burroughs à propos de Jack Kerouac. Pour Céline Domengie, cela apparaît aussi comme une manière d’interroger son propre statut et sa légitimité – ce qui est le propre d’un art expérimental et analytique qui s’est développé entre les années 50 et 70 : déterritorialisation des pratiques, élargissement du questionnement de l’art en dehors de la spécificité du médium et de l’autonomie de l’art… Réengager une hétéronomie, élargir les hétérotopies. Quel désir l’autorise ? Qu’est-ce qui lui permet d’introduire son jeu d’observatrice-narratrice dans un chantier interdit au public ? Qui plus est dans un monde composé essentiellement d’hommes dont l’objectif n’est pas de « faire chantier » mais de livrer à temps compté un bâtiment fonctionnel et pourvu d’une façade intégrée ? Elle crée un interstice – une interface sociale – entre les divers acteurs d’un projet de construction… Elle ne répond pas à un programme, elle crée son propre programme, elle ouvre un espace de regards et de questions… Elle « lève le voile », comme elle le dit si bien dans Sous les arcades : « D’une certaine façon, Genius Loci lève le voile. Pour ce faire, et obtenir l’autorisation d’entrer, ce projet a débuté par une série de démarches administratives auprès du maître d’ouvrage (le Conseil général de Lot-et-Garonne), puis, dans un second temps, au sein même du chantier : là, c’est la confiance du chef de chantier qu’il a fallu gagner pour faire accepter ma présence hebdomadaire tout au long des seize mois de travaux. L’accès aux chantiers demande donc de la diplomatie, du tact et du respect. Réaliser une image, c’est d’abord composer avec un contexte, il conditionne la prise de vue et participe au processus photographique. C’est une donnée que je prends en compte dans mon travail artistique, l’activité créatrice est un tout, où se combinent de façon complexe différentes dimensions : relationnelle, technique, éthique, esthétique… Faire abstraction d’une de ses composantes serait réducteur. Il en est de même pour le chantier : c’est un processus global. Construire n’est pas un acte sans conséquences, il se conjugue avec un ensemble d’actions co-produites (réorganiser, vider, détruire, créer) et une suite de répercussions. »

     

     

    Acter la conférence / agencer des expériences.

     

    L’artiste y est comme une exploratrice qui suit le développement du chantier, qui, prélevant / ramenant des indices, des images, des paroles va construire / reconstruire une constellation de percepts et de concepts et agencer cela sous la forme d’un dispositif de conférence / performance… Un chantier méta-esthétique ? Qu’est-ce qu’une conférence / performance chez Céline Domengie ? Non pas faire œuvre, mais mettre en œuvre des protocoles, des arrangements de formes, des médiums, agencer des mouvements de corps, de gestes, d’agir, de faire, de paroles, pour immerger le spectateur / auditeur dans la transcription d’une expérience combinant l’expérience du suivi de chantier et sa propre expérience d’artiste en une troisième expérience : celle de la conférence… C’est un enchâssement d’expériences qui se déterminent, se coproduisent les unes les autres – une « entogenèse ». C’est en ce sens que l’usage du terme processus n’est pas un vain mot, ou un mot de trop, car il est le cœur même de la manière de faire et d’être de Céline Domengie, de son éthique. C’est une interrogation de ce que chacun fait, dit, voit, transmet, et ceci tant du point de vue de l’observé, de l’observateur, de l’artiste, du spectateur… Réinterrogation des places et des usages, remise en jeu des temps et des cartes qui sont aussi des jeux de transformations de perceptions et de conceptions.

    Céline Domengie se saisit de la forme conférence comme une création – elle dit que c’est « une forme souple et vivante qui laisse une large marge de manœuvre pour adapter la présentation au travail en cours, une forme qui laisse de la place à l’imprévu, à une réflexion en public. Un laboratoire pour expérimenter des formes de monstration, de représentation. […] La conférence n’est pas professorale. Bien qu’il y ait un déroulement dans le temps. Une conversation entre des présences, des images, des histoires. Différentes entrées. Le public assiste, choisit l’objet de son regard ou de son écoute. À l’écran sont projetés les diaporamas, les vidéos, les gestes des artistes occupées à faire un puzzle ou à dessiner ». Jeu de temps, sur le temps, patience et œil attentif, assemblage de myriades de faits et de déductions, d’expériences : puzzle imprévisible… Jeu sur les places et les déplacements : jeu de l’oie… En s’appuyant sur les esthétiques actuelles, on pourrait dire que Céline Domengie traverse, combine les registres des pratiques diffuses (et complexes) des arts processuels, des arts contextuels, des arts relationnels, et des arts performatifs… Mais elle s’active avant tout dans un art méta-esthétique qui interroge ses formes, ses lieux et ses processus. Jeu et rejeu, créer du jeu, pour que les éléments jouent entre eux, pour que les joueurs puissent inventer des coups et des corps… Prendre / rendre le temps de jouer, de rejouer les décisions. Le véritable travail chez l’artiste, c’est la décision : je fais, je fais pas ? Je choisis tel médium ou tel autre, telle couleur ou telle autre, tel mot ou tel autre mot ? Cette question du choix est un complexe d’une micro-économie individuelle où interviennent la formation des goûts, des idées, des affects, des indécisions, etc. Même ne pas choisir, laisser faire le hasard est une décision… Le chantier de la création permanente de Filliou est un très bel exemple d’élaboration humoristique et zen, son « autrisme » aussi : « Quoique tu fasses, fais autre chose ! » Mais d’ailleurs Céline Domengie, qu’est-ce que le travail ? Qu’est-ce qu’une décision ? À suivre…