• Jean-Paul Thibeau

    vu/e par

    Jean-Pierre Cometti

    Les « sorties » de Jean-Paul Thibeau

    L’art a ses paradoxes. Plus la notion même devient problématique, fragile, parfois indécente, plus elle nourrit (et se nourrit d’) une invraisemblable mise en scène, orchestrée par les lourds investissements dont elle est désormais l’objet.1 Pour qui est devenu sourcilleux, un peu énervé, même par une telle inconsistance, arrogante de surcroît, les questions que pose cette situation sont au croisement de ce que le cynisme et la basse politique nous imposent quotidiennement et de plein fouet. Elles se posent, cependant, en des termes différents pour qui a choisi l’art, peut-être en toute innocence, du moins au commencement, et se trouve tiraillé entre sa « conscience artiste » - celle qui absorbe les schémas et les représentations qui ne lui appartiennent désormais plus, sa « conscience aliénée » en quelque sorte – et le triste spectacle d’un art désormais sans substance, objet de toutes sortes de préventions destinées à en préserver les bénéfices. « L’art des œuvres d’art ! » Nietzsche ne croyait pas si bien dire. Jean-Paul Thibeau est de ceux qui en ont pris leur parti, de manière très conséquente.

     

    L’engagement singulier et tenace que « méta-Thibeau » a pris de longue date, dans une économie résolue de moyens, ne questionne pas seulement les improbables notions autour desquelles nous avons tracé ce cercle sacré : l’ « ars », baptisé du nom même de ce que les Anciens se représentaient plus modestement, mais l’étendue et la nature du champ sur lequel s’ouvre ce questionnement, une fois que l’on en a décidé de le pousser à la limite. Quelle limite ? Celles de la notion ? Celle du moins qui en repousse les bords en laissant faussement croire qu’il n’y a pas de mélange et que la vie dût-elle en périr, comme dans une nouvelle de Poe, ne peut avoir le dernier mot.2

     

    Ce privilège (ars longa vita brevis), on ne devrait plus le prendre au sérieux, sinon dans une vision sublimée de l’art et de l’existence qui soustrait à l’une ce qu’elle accorde à l’autre. Vieille dialectique - celle de Hegel, déjà, et plus près de nous d’Adorno ou de Dewey. Jean-Paul Thibeau n’en a probablement cure. Ce qu’il veut savoir, pour le dire trivialement, c’est jusqu’l’on peut aller - jusqu’où l’artiste ou présumé tel peut aller – en neutralisant conceptuellement et pratiquement les prémisses et les convictions – je devrais dire les « représentations » - qui collent à la peau de l’art et de l’artiste : le Soi, l’Œuvre, l’Art bien sûr, toutes ces majuscules dont le rasoir d’Ockham n’a jamais pu avoir raison.

     

    Il y a quelque chose d’entêté dans la démarche de Jean-Paul Thibeau, mais sans violence ou plus exactement et le plus possible sans nul a priori qui imposerait ses déterminations, fussent- elles subreptices. Le type d’ouverture qu’il vise, les « échappées » qui ont sa préférence, n’ont d’autre but que d’ouvrir des portes, quitte à ne voir qu’ensuite sur quoi elles ouvrent. Comme s’il suffisait d’y tenter quelque chose qui pourrait y prendre forme, donner un sens à l’imprévisible, sans céder à la tentation de croire que ce qui se découvre pourrait déjà en contenir le principe ou la possibilité. Une « expérience », si l’on veut, un jeu avec l’indéterminé prenant à revers le monde « tout fait » qui se loge dans nos têtes plus que dans l’espace, bien entendu indifférent.

     

    Car la liberté, si c’en est une, est ici forcément d’ « indifférence » – une indifférence à la Duchamp plutôt – et elle se marque par le « silence » – un silence à la Cage. Non pas tant, bien sûr, par une absence de bruit, car de ce point de vue c’est plutôt l’art qui fait silence, que par une suspension du sens, pour voir ce qu’on ne verrait pas sans cela, une neutralisation par pure inaction – il suffit pratiquement de s’ asseoir - de ces lourds faisceaux de signification qui projettent sur les mots, autant que sur les choses, une positivité qui nous semble en être la raison et le principe.

     

    Jouer avec ces déterminations-là, les jouer, et rendre à ce qui semble en être inséparable ou leur être inféodé, une légèreté, une disponibilité, qui rétablisse et révèle ce que James et Dewey considéraient comme la continuité de l’expérience.3 Sa perméabilité aussi. Nul doute que l’Art s’y oppose, celui du moins autour duquel on a bâti un mur dont peut-être les artistes ne se sont jamais accommodés, tant il leur était inessentiel et peut-être même hostile. Mais ce n’est pas un hasard non plus si l’art tente d’échapper à l’art en nouant au dehors de ses lieux répertoriés d’autres rapports, quitte à problématiser ceux dans lesquels la vie sociale se répète et s’épuise.4

     

    Chez Jean-Paul Thibeau, ces « sorties » prennent parfois une allure buissonnière qui mettent Lart au défi, comme chez d’autres Lapoésie.5 Rechercher les « blancs », quitte à en produire en desserrant l’étau des significations et la densité du monde qui leur est ordonné !6 Cette tentative, Thibeau l’inscrit dans ce qu’il appelle une esthétique de l’existence. On pourrait penser que cette esthétique est d’inversion : ne s’agit-il pas de restituer à l’existence ce que l’art lui a soustrait en inversant la soustraction ? La démarche est bien sûr négative, soustractive et le silence y contribue efficacement. Elle fait songer à un processus renouvelé de « détachement », au sens littéral et quasi mystique du terme. Mais quelle en serait la fin ? C’est là que l’appel à l’existence pèse si je puis dire de tout son poids. Il n’y a rien de mystique, à proprement parler, dans l’expérience de Jean-Paul Thibeau, sinon que dans sa face soustractive et ses acharnements sans violence elle opère sur la brume des représentations. Et si c’est au titre ou au bénéfice de l’existence, c’est en ce qu’elle s’en trouve libérée.

     

    « Représentation » se dit en plusieurs sens, et dans tous les cas – y compris chez les Mystiques – « représentation » a avoir avec « image ». Une très vieille histoire, au demeurant, qui coïncide avec les confins de l’art et qui nous prive d’une expérience plus ample, plus riche, désormais amputée de tout ce qui ne peut s’inscrire à la surface formatée de l’écran ou de la toile. Le fétichisme de la marchandise n’avait donc pas dit son dernier mot.

     

    Contre le fétichisme et ses reflets marchands, ceux de la misérable convoitise – celle de l’envie – le seul art imaginable est un art résolument sans qualités.7L’art de Jean-Paul Thibeau – je devrais dire son « méta-art », puisqu’il a opté pour ce terme – est animé d’une telle résolution. À ceci près que l’objet de ses investissements ou plutôt de ses désinvestissements réside dans la notion d’artiste plus que dans celle d’art à proprement parler. Question de stratégie ! Une stratégie plus juste, en ce que l’un des déplacements majeurs auxquelles les péripéties de l’histoire récente nous ont donné d’assister va de l’art à l’artiste et transfère à la personne de celui-ci les qualités qui se portaient sur l’art et les œuvres.8 Les stratégies développées par Jean-Paul Thibeau présupposent ce transfert et les effets de ce transfert. La question n’est plus exactement celle des qualités ou des propriétés qui font d’un objet une œuvre ou de l’art, mais des qualités ou des propriétés qui font d’un individu un artiste. Aussi les désinvestissements de Thibeau s’inscrivent-ils dans une logique et une esthétique de l’existence plus que dans celles d’une simple dé-définition.

     

    D’un autre point de vue, toutefois, ladite question ne nous plonge-t-elle pas dans un cercle ? Pas tout à fait, car de fait la reconnaissance de l’artiste commande à bien des égards celle de l’art – j’entends de ce qui fait qu’une chose est de l’art ; d’autre part, les qualités qui s’entendent d’une œuvre d’art, supposée renfermer en elle ce qui lui donne ce statut, sont dépendent plus qu’on ne croit de celles que l’on prête à l’Artiste. Kant l’a probablement pressenti en confiant au génie (de l’artiste) la résolution du beau. La figure de l’artiste a hérité de ce qui, dans une histoire plus lointaine, était attribué aux œuvres, ou du moins à certaines d’entre elles, et semblait s’accorder avec ce qu’on se représentait comme la marque du divin ou de la sublimité. Simplement, ce transfert est à plusieurs faces. Il s’accorde bien entendu et plus que jamais avec la logique du spectacle et de la publicité ; il pérennise les distinctions et les discriminations qui entament la vie individuelle et collective ; il annule, surtout, ou discrédite tout ce qui échappe à son tamis et pourrait toutefois réinstituer un autre rapport avec le monde.

     

    Pour Jean-Paul Thibeau, comme il lui est arrivé de le dire ou de le noter dans ses carnets, l’artiste est une « construction secondaire » ; ce qui compte, ce n’est pas le sujet ni l’identité, mais le « sujet expérimental », l’exploration des hypothèses dans la trame du quotidien et des expériences partagées, une autre socialité aussi, et dans les deux cas, une extension, un élargissement. Un tel « art », comme il le dit aussi, est sans territoire et il opte délibérément pour le désoeuvrement. Exercice, plus que production d’un objet ou d’un fantasme, il se conjugue à une inspiration, peut-être une utopie9, que des auteurs comme Dewey ont clairement fait entrevoir, ou encore Wittgenstein dans le prix accordé à un « travail sur soi-même », lequel seul donnait à ses yeux toute sa valeur à l’art comme à la philosophie.

     

    Jean-Pierre Cometti, 22 août 2010

     

     

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    1 L’exposition qui inaugure le Centre Pompidou de Metz, par exemple : « Qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ? » en offre un bel exemple. Quitte à se recommander des interrogations qui entourent l’idée d’œuvre, tout en incluant dans son discours et dans le projet ainsi réalisé ce qu’elle prétend mettre en question.

    2 E. A. Poe, « Le portrait ovale » , in Contes, essais, poèmes, « Bouquins », R. Laffont, 1989.

    3 Voir J. Dewey, L’art comme expérience, « Folio-essais », Gallimard, 2010.

    4 Les pratiques « relationnelles » en offrent une illustration, mais peut-être plus généralement les « sorties » du land art, voire bien plus avant et de manière radicale, les perspectices cagiennes et les problématisations de l’art et de la vie.

    5 Voir Jean-Marie Gleize, Sorties, Questions théoriques, 2009, à qui j’ai emprunté ce mot.

    6 Les suggestions d’Emmanuel Hocquard, à ce sujet, se conjuguent à celles de Jean-Paul Thibeau.

    7 J.-P. Cometti, L’art sans qualités, Farrago, Tours, 2000. 

    8 Voir les remarques de N. Heinich, sur ce point d’histoire, dans L’élite artiste, Gallimard, 2005.

    9 La question du lieu et des déterminations dont tout lieu est investi - ou dont il est appelé à être investi -, sans que toutefois il cesse d’être ouvert à l’indétermination, au kairos, à l’imprévisible, s’est posée à mainte reprise dans le cadre des « protocoles méta ».

     

     

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