• Nicolas Milhé

    vu/e par

    Anouck Lemarquis

    Yougoslavie

    Le 04 Mars 1980 disparaissait Josip Broz, plus connu sous le nom du Maréchal Tito.

    Au pouvoir de la RFSY (République fédérale socialiste de Yougoslavie) à partir de 1945, celui qui fût tour à tour président du conseil exécutif, président de la République avant de devenir « Président à vie » en 1974, jouissait d’une côte de popularité qui a perduré des décennies après sa mort, incarnant ainsi un âge d’or où tous les peuples de la fédération étaient unis.

    « Fraternité et unité » (Bratstvo i jedinstvo), telle était la devise de Tito.

    Le rêve Yougoslave éclata en 1990.

     

    En choisissant d’intituler son exposition Yougoslavie, Nicolas Milhé annonce donc un certain postulat : la promesse d’une utopie qui s’est confrontée à l’échec des nationalismes. Face à la progression des thèses identitaires et la montée d’une certaine forme d’obscurantisme, Yougoslavie résonne presque avec nostalgie.

    Le territoire dont il est question ici serait celui d’une Europe en quête d’unicité , une Europe inquiète à la veille des élections européennes.

     

    Ici, le travail de Nicolas Milhé détourne les arcanes du politique en manipulant les codes dans ce qu’ils sont en premier lieu - à savoir des symboles établis et constitutifs d’une Nation. Il décontextualise les outils du pouvoir pour interroger le « politique » par le prisme d’un postulat esthétique minimaliste, voir radical.

    La force des peintures présentées interpelle le spectateur par l’utilisation de matières brutes, de couleurs pop et fluos créant une expérience visuelle proche de la perturbation optique.

     

    Le parti pris esthétique fait référence à certaine peinture néo-minimaliste non sans rappeler le mouvement Néo-Géo. En résonance aux peintures de Peter Halley qui proposaient par leur géométrie, une représentation des constructions sociales inspirées des écrits de Foucault ou Baudrillard ; les abstractions géométriques présentées ici se font l’écho d’une déconstruction des formes du pouvoir, empruntant notamment aux codes de la vexillologie.

     

    Ainsi, le spectateur « émancipé » est ici tout de suite confronté aux outils de représentation de la « campagne » politique. La présence de panneaux électoraux que l’on arpente dans l’espace public, que l’on effleure du regard sans même y regarder les affiches marouflées, se fait un écho aux prochaines élections. Ici sur les grilles, non point des visages aux sourires crispés tentant d’afficher une ambition conquérante, mais des monochromes

     

    L’information de masse se souscrit à l’essence pure de la matière, nécessitant de s’approcher au plus près pour la saisir dans toute sa subtilité : entre deux bandes de crépis, de la fourrure révélant peut-être une nature lointaine et primitive, une représentation du paradigme nature / culture. Quelque part, un cercle en or - dernière valeur refuge d’une certaine forme de société capitaliste en déclin. En résonance à ces matières qui apparaissent ici comme autant d’hypothèses de lecture, l’évocation de la pensée marxiste sous l’apparition d’un titre évocateur Le crépuscule du marxisme, reflétant l’inquiétude des utopies sociales dont il est ici question.

     

    L’exposition nous plonge dans les vestiges d’un futur « inquiet » qui se dessine en filigrane - en évoquant les doutes et peurs passés en miroir de questionnements plus contemporains ; les œuvres exposées nous interrogent de manière intrinsèque sur la situation politique actuelle. Une sensation de « déjà vu », comme si l’Histoire se répétait sans cesse.

     

    Nicolas Milhé place de ce fait le spectateur dans une situation de tension entre ce qu’il pense percevoir et ce à quoi il se confronte. Les figures du pouvoir présentes ici et là en sont le reflet d’une forme de discours manquant – entre figure de l’autoritarisme à venir et allocution narcissique questionnant une certaine expérience autotélique de l’homme politique (ici, Laurent Wauquiez et son discours sur l’immigration ).

    Alors chacun pourra décider de « voir » ou « ne pas voir », entendre ou ne pas écouter, recréer son propre récit, dans l’espoir d’interpeller une certaine forme de lucidité face à l’Histoire.

     

    Selon Jacques Rancière, « le réel doit être fiction pour être repensé » . L’expérience de l’exposition Yougoslavie nous propose une nouvelle narration de l’Europe qui tente de redonner un sens au récit du commun et une forme d’unicité.

     

    Anouck Lemarquis, mars 2019

     

    1. Emmanuel Levinas, De l’unicité, (avec la contribution de Danielle Cohen-Levinas (préface), Edition Payot & Rivages, Paris, 2018 (texte paru en 1985 dans le cadre d’un colloque du CIEL – Comité des Intellectuels pour l’Europe des Libertés).

    2. Peter Halley, La Crise de la géométrie et autres essais, 1981-1987, Beaux-arts de Paris les éditions, Paris, 2014.

    3. “L’émancipation du spectateur, c’est alors l’affirmation de sa capacité de voir ce qu’il voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire. » in Jacques Rancière, Le spectateur émancipé, La fabrique éditions, 2018.