• Nicolas Milhé

    vu/e par

    Julien Perez

    Respublica

    Il faudrait commencer par suivre le trajet local de RESPUBLICA. Du cœur de la ville aux silos abandonnés de ses marges. Une ballade nocturne le long des quais de Bordeaux. S’éloignant peu à peu du centre, vers les faubourgs, en suivant la courbe du fleuve, portée par le courant, vers le nord, à rebours du temps. 

     

    Les quais ont longtemps été l’orée de la communauté. Suture instable qui relie la ville à ce qui lui est extérieur, mais aussi lieu de rupture, avec les indésirables et les fuyards. Zone de turbulence, forcément, de la prostitution, de la mauvaise vie nocturne, du commerce grouillant des hommes et des denrées rares, des denrées-hommes. 

    De l’époque médiévale au milieu du 18ème, avant l’arrivée de l’intendant Louis-Urbain Aubert, les quais de Bordeaux sont l’interzone entre les remparts et la noyade. Au 19ème, malgré l’adoucissement des mœurs architecturales et l’harmonie de façade, ce qui y fourmille encore porte un nom : la plèbe

    Aujourd’hui, un élu qui s’adresserait à ses concitoyens par ce mot susciterait l’indignation. Pourtant, l’euphémisme sociologisant qui lui succède tient davantage de l’insulte. Qu’est-ce que la population ? La plèbe rendue docile. L’abandon de ses dispositions conflictuelles, rétractées jusqu’à la digue que constitue la posture inoffensive de l’indigné. Déborder cette dernière, ce serait sortir du politique, rejoindre les barbares.  

    Qu’est-ce que l’affirmation plébéienne ? Le mouvement centrifuge, l’énergie inverse, l’échappée. Pour reprendre Foucault. « La » plèbe n’existe sans doute pas, mais il y a « de la plèbe »

     

    Il faudrait continuer à suivre le trajet de RESPUBLICA. Maintenant, nous pouvons marcher le long de ces quais, taillés pour la ballade. Débarrassés des encombrants hangars issus de la vague d’industrialisation du siècle précédent et convertis en jardin. Les touristes se sont substitués peu à peu aux rats. Les bateaux qui accostent n’alertent plus les autorités sanitaires. Chemin pacifié. Les quais de Bordeaux sont d’avantage à visiter qu’à vivre. 

    Au cours de cette première ballade, RESPUBLICA, qui pose de manière tautologique la question de la chose commune, livre une première réponse sous forme de visite guidée. Nous n’avons de commun que le patrimoine. La chose commune s’énonce donc bel et bien en langue morte. Sa grammaire est celle de la commémoration, qui flanque les antagonismes passés d’un masque mortuaire. Son rythme est celui du parcours muséal, de la succession sans heurts d’œuvres et de périodes tétanisées.  

    Il faut bien saisir le mouvement. Il suit celui du plan d’aménagement des quais, débuté dans les années 90 avec la destruction des hangars situés au niveau de la place des Quinconces et ayant atteint depuis peu Bordeaux Nord dont la mauvaise fréquentation persiste malgré les efforts de la municipalité. Ainsi se découvre ce qui opère au sein du terreau commun – ce lent travail de cautérisation par la culture des dommages causés par les événements passés. Suivant les premiers pas de RESPUBLICA, contre toutes attentes, nous ne sommes toujours pas sortis du musée. 

    Mais pourtant, il faut bien qu’il continue de nous arriver quelque chose. D’où une nouvelle question, qui n’est plus celle de la culture, même si elle est posée depuis l’au-delà de l’étymologie. Question de l’art et du politique. Comment accueille-t-on ce qui nous arrive ensemble ?

     

    RESPUBLICA finit son chemin au sommet des silos qui surplombent le nord de la ville. Bientôt, elle changera de cité. Le point d’arrivée de la ballade bordelaise est un lieu de transit. Mais nous n’y sommes pas encore. Il faut marquer une pause sur la poudrière.

    En 1997, non loin de l’estuaire de la Garonne, un silo de céréales explose et tue onze personnes. Tel que nous l’apprend la base de données ARIA du BARPI, il existe une abondante accidentologie relative aux silos qui est due aux poussières inflammables que dégage leur contenu organique. Le risque d’accident majeur(incendie ou explosion) est important mais reste néanmoins sous-estimé par les riverains et même par certains exploitants en ce que le produit stocké ne paraît pas dangereux. 

    Modélisation, parmi d’autres, du potentiel catastrophique de la chose commune. Le silo, gros cylindre placide dont le béton occulte le contenu, menace à tout moment d’exploser. Le silo se dresse, sur le bord du fleuve, nul ne s’occupe de lui, chacun peut mettre ce qu’il souhaite dans ce vaste réceptacle opaque : le patrimoine, l’éducation, la citoyenneté, le vote, les mouvements sociaux, les grands rassemblements culturels, les débats télévisés, les allocutions officielles retransmises à la télévision, les blogs de bâbord et de tribord, les journaux de bord. Liste fragmentaire et extensible à l’infini des différentes manifestations, à la pertinence variable, du principe gouvernemental auquel nous souscrivons : la prise en charge commune de notre destin par le biais de la représentation. Tant que l’armature de béton tient, tout cela reste sous-estimé, inquestionné. Mais lorsque le silo explose, il faut reprendre à zéro. Il faut bien faire avec le deuil et la reconstruction. 

     

    RESPUBLICA se tient au milieu de l’espace public, son exposition est donc tributaire du bon vouloir des pouvoirs locaux. Nous savons que l’espace public est, de manière ambivalente, à la croisée du pouvoir et du contre-pouvoir : à la fois lieu d’interventions étatiques diverses (monumentales, symboliques, policières), mais également lieu d’expression de la discorde (manifestations, blocages, sit-in), voir de la criminalité (deals, rackets, bastons). 

    On peut penser que notre République, comme toutes les démocraties capitalistes, doit au bon fonctionnement du système économique dominant une certaine paix sociale qu’elle assure en passant sous silence les revendications légitimes du peuple à se voir représenté. On peut penser qu’elle y parvient en donnant l’illusion de cette représentation – par le simulacre de diversité qu’incarnent les principaux partis politiques, par la téléréalité, par le courrier des lecteurs de la presse ou encore par les émissions invitant les auditeurs ou téléspectateurs à donner leur avis – et ainsi emboîter le pas aux lectures paranoïaques de notre société qui ont succédé au concept foucaldien de biopolitique et l’ont appliqué à tous les secteurs de la réalité. 

    Mais on peut aussi avancer que, paradoxalement, alors que certaines de ces procédures de contrôle de la population tendent à s’estomper (multiplication des chaînes télévisées, baisse de l’intérêt pour ce média, blogs participatifs, forums de discussions, accessibilité accrue aux œuvres de l’esprit, aux technologies de l’image), le maintien de la paix sociale semble se faire de plus en plus en l’absence de toute action de filtrage. « Le peuple a la parole » n’est plus une illusion aujourd’hui, nos démocraties permettent à quiconque de publier sur son site Internet de longs pamphlets anticapitalistes ou des vidéos de bavures policières ou encore de donner le récit des conditions réelles d’existence de ceux qui vivent dans les creux de nos sociétés. Seulement cette parole se révèle être un bruit, un chœur dissonant dans lequel chaque voix se trouve relativisée par les autres chants qui l’entourent. L’acceptation des conditions d’existence, sans rechigner, sans l’action d’un maître, indépendamment de tout stratagème pernicieux. Comment cela est-il possible ? Donnez la parole à tout le monde. Démultipliez les points de vue. Vous pouvez être sûr qu’aucune menace ne surgira du brouhaha. Le silo ne bougera pas d’un poil. 

     

    La question brûlante n’est donc plus celle de la prise de parole, mais de l’impact sur les destinataires. Comment faire entendre les contradictions qui travaillent à l’intérieur du silo, jusqu’à l’insupportable, jusqu’au point de non retour ? A partir de quel lieu est-il possible de réactiver le politique ?

    Nous l’avons dit, la rumeur en provenance des quais et autres bordures démocratiques n’est plus celle de la plèbe qui conserve ses capacités politiques, mais celle de la masse divertie, des passants, des promeneurs, des chineurs, des endimanchés, des flirts amoureux. Rien ne sert de nier les aspects frivoles de l’existence. Mais il faut les pointer lorsqu’ils en recouvrent la totalité. Lorsque la ligne de fuite tourne en ligne de mort. 

    Il y a cette chose éminemment problématique, nous dit RESPUBLICA en se montrant, cette question de notre être-en-commun, dont la cohésion ne cesse de s’étioler et demande à ce que l’on redouble d’invention. Prise de parole à partir de l’art, de sa faculté à capter le regard, à attirer l’attention. Positionnement stratégique dans le tohu-bohu d’une agora nébuleuse et décentralisée.

     

    Réactiver le politique à partir d’une œuvre d’art massive et plantée au milieu de l’espace public. Autour de laquelle la communauté émerge de la masse dans la discorde, dans la reconnaissance de la précarité et du caractère problématique du liant. Afin que du vacarme jaillisse un sens inouï. Jouer le monument contre le monument. Pourquoi pas. 

    Mais il faut préciser ce rapport entre l’art et le politique qui peut être terriblement malheureux lorsque le premier terme est réduit à l’expression d’un litige. Il existe des discours politiques ayant l’art pour objet, de la même façon qu’une œuvre d’art peut avoir un contenu politique. Mais le courage artistique, ce courage de tout dire pour l’artiste, qui est bien plus un moment de vérité que la vérité elle-même, doit se distinguer du courage politique. Le courage artistique joue sa propre vérité non pas dans une confrontation directe aux dispositifs de gouvernementalité, mais dans la perversion des normes et canons culturels qui en sont l’expression. Il éprouve sa puissance dans les transformations qu’il permet, mais ces transformations ne sont pas à proprement parler de l’ordre du politique. L’effectivité de l’art sur le domaine du politique n’est pas quantifiable telle quelle, seulement reconnaissable dans les actions entreprises par les spectateurs revenus à leur statut de citoyen. 

    A la question « que fait l’artiste vis-à-vis du caractère litigieux de la République aujourd’hui ?», nous aurions tendance à répondre qu’il ne fait quasiment rien, si ce n’est instaurer le possible d’un pas de côté et d’une irrévérence au pasteur, mais qu’en revanche, l’artiste est aussi un citoyen. Nous dirons donc qu’il existe un homomorphisme entre l’activité artistique et l’action politique puisque tous deux sont des domaines d’action inscrits dans le champ de l’événement possible. Seulement, l’écart entre les deux permet d’envisager que des artistes entretenant des liens forts avec le pouvoir aient créé des œuvres ayant cette force d’événement. De même, il semble inutile de rappeler que même les œuvres d’art ayant amené certains à quitter le musée ou la salle de projection n’ont jamais fait lever des barricades et prendre les armes.  

     

    RESPUBLICA rappelle les enseignes lumineuses de Broadway et comme les spectacles à succès de la fameuse artère, elle est vouée à voyager de villes en villes. C’est un art de masse, et c’est un art nomade. En ne cessant de s’arracher à son contexte local, elle nous donne une autre définition d’elle-même, non plus la permanence surfacique du fonds commun, mais les déplacements significatifs qui ne cessent de l’ébranler. Seconde définition donc : la chose commune est aussi l’énergie plébéienne qui guette la population. 

    A Paris ou à Berlin, RESPUBLICA continue de fonctionner comme l’effet d’annonce d’un spectacle auquel nous participons, malgré l’amnésie. A Paris ou à Berlin, le titre reste le même, mais les représentations varient, les acteurs changent, les intensités se déplacent sur la trame narrative. 

    La réserve de l’œuvre, qui n’offre aucun commentaire concernant son in-situ, ne permet pas de trancher quant au sens de l’histoire. Sa nature est équivoque parce qu’elle n’énonce rien de plus qu’elle-même. Elle semble d’abord confirmer un état de fait : nous vivons, ici et là, bel et bien dans une République. Mais elle fait également retour sur l’écart entre le projet initial et l’hétérogénéité de sa mise en œuvre. Puis, en faisant travailler l’archaïsme de la langue et le scintillement des ampoules, elle dit la transformation de la publicité critique en publicité réclame : RESPUBLICA est une destination alléchante. Enfin, décidé à me rendre au spectacle qu’elle me promet tout autant qu’elle me refuse, je me résous à quitter le foyer lumineux et à m’aventurer dans l’incertitude nocturne. 

     

    La trame change au fur et à mesure du voyage. Celui que j’entreprends. Celui de l’œuvre. L’esthétisation de l’espace public qu’elle réalise tire toute sa force de son ambiguïté géopolitique. Ses différents emplacements géographiques font varier sa portée politique. De même que ceux-ci résultent de l’entrelacs entre une proposition artistique et des politiques culturelles. 

     

    Comme tout projet artistique subventionné, RESPUBLICA prête le flanc aux soupçons de soumission vis-à-vis de la démocratie culturelle qui administre l’art à la population avec une condescendance d’anesthésiste. Pour autant, aucune proposition artistique consistante n’est dépourvue de la faculté de faire un enfant dans le dos. RESPUBLICA, par son laconisme, s’insère entre l’artiste et le spectateur dans l’angle mort de toute surveillance. Si le premier semble nous dire voilà ce que je fais de la chose publique. Nul ne peut savoir ce qu’en fera le second à l’aube, revenu à son statut de citoyen. 

     

     

    Texte extrait du catalogue "Evento 2009 Intime Collectif", sous la direction de Didier Fiuza Faustino, Editions Monographik, 2010