• Serge Provost

    vu/e par

    Anaïs Garcia

    Glissement

         Dans les années 90 sorti de l’école des Beaux Arts de Bordeaux, Serge Provost explore certaines possibilités héritées de DADA. Il s’exprime avec les outils d’un voyou du dimanche, d’une canaille chic qui ose brusquer les dogmes formels et mercantiles de l’art contemporain. La démarche est précise, sérieuse et s’élabore autour d’un système singulier dont les influences sont celles du comique de l’absurde et du cinéma. Cette posture sonne comme le seul reste conceptuel du « When attitudes become form »1, exposition référence dont les axes émergent avec discrétion pour se cacher par endroit dans le travail. Son sous-titre punch line, « ... live in your head. », semble sortir directement d’un morceau de musique. Cette position manifeste met en avant le message et sa destination, la transmition plutôt que la finition de l’objet. Pourtant, là encore, le poids de l’art est lourd, étouffant par sa volonté assidue d’historicité. A lieu une récupération fulgurante de cette création contemporaine par un marché à la fois dominant, et effrayé par le retour automatique qu’il effectue face à sa propre banalité, face au classique2 si tenace qu’il auto-produit. Nous sommes à la fin des années 60 et ce microcosme a besoin d’une « Extravaganza ! »3, d’une sorte de travestissement4 interne. Élément largement initié par Duchamp dans les année 20 avec le personnage de Rrose Sélavy photographiée par Man Ray. Ces deux fondateurs montrent volontier une époque qui, malgré les changements de codes actuels, n’est pas dépassée. Une époque qui pointe certains dogmes sociaux, imposés pour régir le cadre artistique de l’acceptable et qui sont dès lors fondamentales et à questionner. Puisque ces réflexions tournent sur le cercle infini d’une platine imaginaire, que Lou Reed réalise au même moment Walk in the wild side avec La Holly5, personnage Superstar de Warhol, le ton est clairement donné ; où penser et que produire dans cet entre-mêla d’époques, de codes et de situations ? L’ensemble des titres énoncés nous donne une piste que Serge Provost semble avoir comprise générationnellement comme l’évocation d’un espoir, d’une transition attendue.

         C’est au début du XXIème siècle, dans les années 2000 qu’il crée avec Isabelle Fourcade, The George Tremblay Show. Véritable manifeste, le duo parle avec le corps d’espace et d’architecture, de musique et de cinéma. Ils osent provoquer le rire et inventent des moments poétiques libres de droit. C’est une désobéissance qui se fiche à présent de la grande autorité. Elle laisse s’échapper joyeusement une Modernité désuète et qui n’en peut plus de faire semblant. La liberté, la traversée de l’ouest, les déserts immenses et vides du nouveau siècle apparaissent comme le meilleur espace d’exposition. Peut-être, est-ce une intuition transmise par l’emménagement de Judd dans les années 80 dans le désert de Marfa au Texas. Les pères de Serge Provost and The George Tremblay Show sont respectés et s’insèrent avec précision dans un travail fluide et dynamique de performance. Ce sont même des grands-pères bienveillants, ils laissent la mémoire se faire, et les moments vivre puis se terminer. C’est une affirmation presque éthique et morale qui nous rappelle à notre propre fin tout autant qu’à ce qui nous tient éveillés, nos passions, notre humanité.

     

     

     

    1. Harald Szeemann, « When attitudes become form : live in your head » Kunsthalle de Berne, 1969.

    2. Conforme aux usages, qui ne s’écarte pas des règles établies, de la mesure, qui fait autorité.

    3. Une extravaganza est une oeuvre littéraire ou musicale caractérisée par la liberté de style et de structure contenant habituellement des éléments de burlesque victorien, de pantomime, de music-hall et de parodie. Elle utilise aussi parfois des éléments de cabaret, de cirque, de revue, de variété, de vaudeville et de mime. // Sister Queen, Let me be a drag queen.

    4. Action de transformer, déformation, parodie.

    5. Holly Woodlawn est une femme transexuelle américaine, égérie d’Andy Warhol. Elle a notamment inspiré Lou Reed pour son Walk on the Wild Side : « Holly came from Miami FLA, hitch-hiked her way across the USA, plucked her eyebrows on the way, shaved her legs, and then he was a she...» / trad. : « Holly vint de Miami en Floride, traversant les USA en auto-stop, s’arrachant les sourcils en chemin, se rasant les jambes, et alors il devint elle...».